Senegal, le Quotidien: Quand la musique entre en conflit

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Quand la musique entre en conflit
Par Simon Doniol et Babacar Diop – Le Quotidien, 11 avril 2005

Freemuse, organisation internationale basée au Danemark, mène depus 1998 un combat pour la liberté d’expression des musiciens et des compositeurs. L’organisation a donné rendez-vous aux acteurs du monde musical de l’Afrique de l’Ouest pour un week-end de discussion à Gorée autour de la question de la censure musicale. Et les expériences dans différents pays ont été passées au peigne fin.

«La question de la censure, c’est le fait de savoir qui décide de la nature acceptable ou non des paroles», commente Rex Omar, musicien originaire du Ghana. Censure et musique, la question est plus que jamais d’actualité universelle, qu’elle se déroule dans des régimes autoritaires (Afghanistan, Congo, Soudan…) ou démocratiques (le groupe de Rap La Rumeur a récemment été mis en examen par la justice française…).
Des paroles qui font mal, une musique jugée contraire aux bonnes mœurs, ou encore des propos tenus pour négationnistes, tous les prétextes sont bons pour les censeurs, souvent proches du pouvoir en place ou de groupes religieux.
Freemuse, organisation internationale basée au Danemark, lutte depuis sa création en 1998 contre les barrages moraux établis pour la musique. Le week-end du 9 au 10 avril, Freemuse a réuni à l’Institut Gorée, les acteurs du monde musical d’Afrique de l’Ouest, artistes, chercheurs et journalistes pour un séminaire sur le thème, «Censure et Musique», sous la conduite d’Ole Reitov, chef de programmation à Freemuse.

Les musiciens ont tenu le haut du pavé, chacun y allant de son expérience quant à sa relation à la censure. Ainsi, Rex Omar (Ghana), Saintrick (Congo), ou encore Didier Awadi (Sénégal) ont présenté tous les trois leurs mésaventures sur la création artistique. Il ne s’agissait pas de présenter la censure de façon universelle puisque chaque pays a ses réalités propres en ce domaine. Certains disposent de comités de censure officiels (Nigeria, Sénégal), d’autres vivent une censure á tous les niveaux (médias, pouvoirs, religion).

La censure est parfois issue d’un contexte de troubles dans les Etats eux-mêmes: le cas de Tiken Jah Fakoly (Côte d’Ivoire) a longuement été discuté et un artiste comme Saintrick s’est expliqué sur sa relation à l’exil de son pays natal (Congo). Un pays oú l’adhésion à l’Union nationale des écrivains et artistes congolais (Uneac) n’etait «pas libre mais une contrainte» pour «exister», pour pouvoir avoir un visa et pour pouvoir quitter le pays, les «déplacements» des artistes étant «contrôlés».

«L’uneac était dirigée par un homme du système. Nous avions une société artistique à deux vitesses. Ceux qui sont dans le giron du pouvoir sont équipés et bien lotis, les autres honnis. Dès lors naquit l’autocensure, le pouvoir ayant réussi à installer la peur chez les créateurs. Et les médias suivent. Les aristes virent vers le discours religieux ou s’exilent. Sans rentrer par peur de représailles
», raconte Saintrick exilé au Sénégal depuis 1999.

Awadi et Saliou Ndour ont posé la question de la censure musicale au Sénéal qui peut-être vue dans la région ouest africaine comme une certain exception. «La censure n’existe pas en apparence, le politique et les religieux se mettent rarement en avant? Mais elle est pernicieuse», note-ton.

Et Birame Ndeck Ndiaye de dénoncer les pratiques d’animateurs de radio ou télé actionnés par des lobbies, au moyen de l’argent, pour privilégier certaines musiques, certains artistes, et faire off sur les autres. Une discrimination qui plombe les expressions, également certaines formes musicales et les autres expressions faites dans des langues autres que le Wolof. Les louanges aux hommes politiques, religieux et autres personnalités dans le style des griots sont légion. Et, dès fois, qui ne s’y confèrerait pas aurait à craindre les oudres de la censure. Une foudre qui s’apparenterait à de la peur, basée sur des menaces morales voire physiques comme l’a affirmé Rex Omar.
«Le scénario ghanaén est dangereux. Il y a la censure qui vous ferme les portes des médias, (radio et télé surtout). Et cela conduit à l’autocensure. On politise l’Association des musiciens pour diriger la création», rapporte Rex Omar.
«Un Youssou Ndour qui chante aujourd’hui le pouvoir est le même qui duplique des cassettes au Sénégal», ironise Awadi.

Awadi, en parlant du Sénégal, a rappelé les travers d’un certain Mbalax plus porté sur les louanges aux marabouts que les dénonciations des problèmes sociaux du pays. Les participants sénégalais étaient d’ailleurs convaincus que si la censure musicale, au Sénégal, n’a pas atteint certaines proportions, c’est parce que le mbalax hégémonique est tout sauf engagé: ce sont les thémes de l’amour, de l’amitié, de la mort et surtout des louanges hérités du folklore. Ce mbalax qui ne porte pas les aspirations, peines et souffrances de la population entre très rarement en conflit avec le pouvoir qui n’a donc pas besoin de le censurer. Le reggae sénégalais a choisi le créneau religieux. C’est seulement le rap qui est par essence une musique de contestation qui semble le plus déranger. De ce fait, il y a quelques cas de censure.

Toutefois, pour des contraintes de marché, il arrive que des producteurs exigent une direction musicale à des artistes et orientent le produit. Sur le plan religieux, il arrive que des voix s’élèvent pour dénoncer des clip jugés obscènes, etc. Et la censure suit aussitôt.

(…)

Reproduit avec l’aimable permission de Le Quotidien


Recommandations : les canevas d’une libre créativité

 

Par Babacar Diop

 

Le séminaire de Gorée, (9-10 avril) organisé par Freemuse sur la censure musicale et la liberté d’expression, a clôturé ses travaux par des recommandations sur tous les niveaux de la grangrenne du secteur, après avoir délibéré sur les réflexions de deux ateliers “Censure, autocensure et créativité musicale : le rôle des médias” et “Femmes et musique : même jeu, des règles différentes”. Ainsi, pour le premier atelier, la formation des animateurs et la professionnalisation des métiers d’animation peuvent favoriser l’expression de la diversité musicale dans les pays concernés. Et, dans le but d’encourager les animateurs radio/télé à la pratique de la diversité musicale, les panélistes ont dénoncé le clientélisme entre animateurs et certains artistes. Il a recommandé à Freemuse, de créer un cadre de dialogue direct avec les autorités des pays concernés en vue d’une meilleure appréhension de la situation de la censure par celles-ci qui doivent y apporter des changements.

Freemuse devrait aussi, en Afrique de l’ouest et du centre, mettre en place un réseau de correspondant avec l’identification de personnes ressources dans différents pays. La défense de la liberté d’expression et de la créativité des artistes au sain d’une association régionale permettrait la diffusion dans les médias des situations d’atteintes au libre travail des artistes. Aussi faut-il envoyer le rapport final aux autorités compétentes de la région. Il est dores et déjà de manqué à des Etats d’étendre les compétences des organes de régulation (Haut conseil de l’audiovisuel pour le Sénégal) à l’animation musicale à la radio et télé.

L’atelier sur les femmes, après avoir discuté sur les diverses formes de discrimination dont font l’objet les femmes musiciennes dans la société et dans l’industrie musicale. Le plaidoyer vise une forte association de femmes musicienne pour l’existence d’un cadre d’émulation, de solidarité et d’unité d’action, la création d’un label dédié aux femmes du fait du sexisme inhérent à l’industrie musicale. L’exigence de paiement des salaires, droits d’auteurs et avances aux femmes artistes au même niveau que leurs collègues hommes et le besoin d’émergence de femmes manager et aux commandes d’entreprise musicale font partie des recommandations. Tout comme l’accès au financement pour produire ou se produire. Il est tout aussi nécessaire de s’approcher des organisations de femmes. Il faut aussi, laisser aux femmes artistes la liberté de leur expression corporelle compte tenu de la nature particulière de leurs formes et modes d’expression.

 

Reproduit avec l’aimable permission de Le Quotidien 

 


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